Le torball comme raison d'être...


Deuxième volet de notre plongée dans l’univers du torball, cette fois depuis Clermont-Ferrand, avec la lucidité d’une femme qui s’investit dans ce sport depuis plus de vingt ans.

Interview réalisée le 27 juin 2026

Interview

Torball

Handisport

Après Aurore, joueuse et entraîneuse d’une jeune équipe rémoise encore en construction, j’ai voulu recueillir un autre témoignage sur la discipline, celui d’une femme qui pratique le torball depuis de nombreuses années.

Élisabeth est présidente du CAH (Club Arverne Handisport – Clermont-Ferrand), déficiente visuelle et joueuse de torball, aujourd’hui écartée des terrains par un genou capricieux.

Championne de France féminine en titre, son équipe vient de confirmer son statut en réitérant cette performance le 9 mai dernier, lors de la phase retour du championnat de France. Et pourtant, derrière la performance, c’est surtout un constat amer sur l’état de la discipline qui ressort de notre échange. Un constat qui fait écho aux inquiétudes d’Aurore.

Un sport né de la guerre, une passion née d’une rencontre

Avant de parler d’Élisabeth, un peu de contexte sur ce sport qu’elle a fait sien. Le torball est né en Allemagne au milieu du XXe siècle, dérivé d’exercices de rééducation destinés aux soldats ayant perdus la vue lors de la Seconde Guerre mondiale. Transformé progressivement en sport, il arrive en France dans les années 1970 et les premières compétitions internationales voient le jour en 1988. Ce n’est qu’en 2005 que les joueurs voyants sont autorisés à y participer, à condition que chacun porte un masque occultant pour des questions d’équité.

Élisabeth, elle, découvre le torball au collège, au sein d’un centre pour déficients visuels. Mais c’est en 2003, par l’intermédiaire d’amis, que la passion s’installe vraiment. Elle commence à organiser des tournois amicaux, s’investit de plus en plus, et finit par reprendre la présidence du CAH en 2012 pour en assurer la continuité.

Depuis, elle cumule les rôles de joueuse, de présidente et d’organisatrice, avec une inquiétude que l’on comprend vite en l’écoutant : la survie du club.

Une équipe construite autour d’une individualité

Élisabeth le reconnaît, si Clermont gagne, c’est en grande partie grâce à Magali. Joueuse depuis la fin des années 1990 et comptant plusieurs sélections avec l’équipe de France, elle concentre une part importante de l’effort offensif et défensif de l’équipe. Une réalité que j’avais pu observer depuis le bord du terrain, tant cette dépendance, assumée, contraste avec la stratégie et la polyvalence des autres équipes.

Dans la précédente interview, Aurore m’avait expliqué que, du fait des règles du torball, les ailières sont généralement les tireuses attitrées et donc les plus habiles dans cet exercice. À Clermont, la stratégie est quelque peu différente.

Le profil et le niveau individuel de Magali sont tels qu'ils redéfinissent l’organisation collective de l’équipe. De par sa taille et son expérience, elle est à la fois à l’origine des récupérations de balle en phase défensive et à la conclusion des actions en phase offensive. C’est véritablement la pierre angulaire de Clermont.

Ce qui m'a le plus impressionné en tant que spectateur : sa capacité à se déporter sur l’une des extrémités du terrain pour tenter un tir bien placé.

Son efficacité offensive et défensive la rend tout simplement indispensable à l’équipe. Toutefois, son expression sur le terrain est limitée par l’une des règles du torball interdisant à toute joueuse d'effectuer plus de trois tirs d’affilée, sous peine de pénalité.

La théorie des postes a certes son importance, mais ce qui prime, c’est de mettre ses éléments forts dans les meilleures conditions. Les performances de Magali en sont la meilleure illustration.

Une progression inégale

Sur ce point, la réalité clermontoise rejoint celle décrite par Aurore à Reims. En raison de la disponibilité des gymnases, les équipes féminine et masculine ne disposent que d’une seule séance d’entraînement hebdomadaire, mixte et limitée à moins de deux heures.

Cette configuration bénéficie principalement aux féminines. La différence entre les deux catégories est réelle. Elle se caractérise notamment chez les hommes par des tirs plus forts, un rythme plus soutenu et intense.

Ainsi, en les confrontant à des adversaires plus puissants et plus vifs, l’équipe féminine progresse davantage et plus rapidement, constituant ainsi un avantage compétitif.

À l’inverse, l’équipe masculine souffre du manque d’opposition pour préparer les tournois. L’une des solutions abordées avec Élisabeth est la planification de matchs amicaux, mais plusieurs contraintes rendent cette perspective difficile. Les obstacles sont principalement structurels :

  • la disponibilité des gymnases ;

  • la distance entre les équipes, induisant une logistique coûteuse que les subventions des collectivités peinent à couvrir ;

  • un éparpillement géographique qui ne se limite pas aux clubs, mais concerne également les effectifs.

Alors, comment aborder les tournois ?

L’expérience comme seul remède

Avec seulement un entraînement hebdomadaire, la question de l’endurance physique et mentale se pose, notamment lors des tournois comme les phases aller-retour du championnat de France, où chacune des équipes participe à six matchs en une journée, avec peu de temps de récupération.

Ce sentiment est accentué par les propos d’Élisabeth, qui précise que le format des mi-temps a évolué. Passé de 2 × 5 minutes à 2 × 8 minutes, il se rapproche progressivement du goalball, pratiqué à 2 × 12 minutes.

Alors, comment rester concentré et lucide entre chaque rencontre ?

Élisabeth confirme les propos d’Aurore en indiquant qu’il n’y a pas de rituels ni de routines avant les rencontres. Le torball ne laisse pas vraiment de place à la relâche : la vigilance doit être permanente, et c’est l’habitude plus que la méthode qui permet de tenir sur la durée.

Pour aller plus loin, il y a, selon moi, un autre facteur, non abordé lors de notre discussion, qu’il convient d’évoquer : l’intensité des matchs.

Lors de la phase retour du championnat de France féminin, j’ai remarqué que l’une des forces de l’équipe de Clermont était de réussir à imposer son rythme, un rythme bien plus posé que celui de Nice, par exemple, permettant ainsi aux joueuses de se replacer avant la prochaine phase défensive et de rester lucide.

Dans la même optique, les temps morts ont un rôle essentiel pour casser le rythme d’un match et permettre aux joueuses de récupérer.

Savoir gérer les temps forts et les temps faibles est l'une des clefs de la discipline.

Un titre de champion sans saveur

C’est sur ce sujet qu’Élisabeth est la plus tranchante. Gagner avec seulement quatre équipes en lice ? Le titre a un goût particulier, « trop facile », dit-elle, avec une lucidité qui force le respect.

L’écart de niveau entre les équipes est dû par le manque de pratiquants et de clubs, contraignant certains joueurs et joueuses à ne pas pouvoir s’entraîner ensemble de façon régulière, induisant, dans un second temps, un manque d’adversité...

Alors, quelles sont les solutions pour développer davantage le torball ?

« Nice a un bon niveau, et Reims progresse vite. Mais cela n’est pas suffisant. »

Une règle qui conditionne la survie du championnat

Pour gagner en attractivité et augmenter le nombre de pratiquants, les règles du torball ont évolué pour autoriser les joueuses non déficientes visuelles, sous couvert d’une condition essentielle et fondatrice de l’identité du sport : chaque équipe doit toujours compter au moins une personne déficiente visuelle sur le terrain.

Cette condition permet certes l’ouverture du torball au grand public et donc à un bassin potentiel de pratiquants plus important. Toutefois, elle empêche également certains clubs de voir le jour en l’absence de personne déficiente visuelle dans leur effectif.

« Trouver des joueuses déficientes visuelles prêtes à s’engager reste un défi constant pour tous les clubs. »

Le torball doit-il s’ouvrir complètement pour permettre la survie du championnat de France féminin ?

Tout n’est pas blanc ou noir. Le nombre de clubs augmenterait probablement, mais cela impliquerait de dénaturer le sport et de favoriser les équipes composées à 100 % de voyants.

Car, bien que le port du masque occultant soit obligatoire avant l’entrée en jeu et à tout moment sur le terrain, il peut être enlevé lorsque les joueurs sont sur le banc. Ils peuvent ainsi analyser le terrain, le jeu et le placement de l’adversaire, les zones de tir privilégiées des ailières, etc.

Afin de retrouver une situation d’inclusion et d’équité, la solution est peut-être d'obliger le port permanent du masque, quel que soit le lieu où se trouve le joueur, sur ou en dehors du terrain.

La Coupe du monde en ligne de mire

Lors de l’interview, Élisabeth a évoqué une autre compétition. Les Clermontoises, tout juste championnes de France, s’apprêtaient à relever un nouveau défi : la Coupe du monde 2026 en Suisse.

Le tournoi a eu lieu du 9 au 12 juillet et a réuni huit équipes féminines et quatorze masculines. Une occasion rare de se mesurer à d’autres nations européennes qui pratiquent le torball à un niveau élevé. Le CAH fut rejoint par les équipes de Nice (Anices) pour représenter le torball français.

Cette édition 2026 aura vu l’équipe de TB Glarus 11 s’imposer chez les femmes et l’équipe nationale suisse chez les hommes. Du côté du club auvergnat, avec trois victoires, trois défaites et un match nul, l’équipe féminine décrochera une belle 5e place, tandis que Magali terminera parmi les trois meilleures joueuses de la compétition.

Ce qui se révèle surprenant, c’est que cette Coupe du monde n’est pas une compétition officielle. Il faut dire que le torball n’est pas un sport paralympique au contraire du goalball, discipline dont les règles sont relativement proches. Une frustration supplémentaire pour ceux qui, comme Élisabeth, militent pour la reconnaissance internationale du sport.

Présidente par devoir, animatrice par passion

Ce qui ressort le plus de cet échange, c’est moins le palmarès du club qu’une certaine forme de vocation silencieuse. Élisabeth ne se définit pas comme compétitrice, elle semble davantage attirée par l’organisation d’événements.

Elle est restée présidente par sens du devoir, consciente que, sans elle, le club ne survivrait peut-être pas. Elle a choisi un coach extérieur plutôt que d’assurer elle-même ce rôle, pour éviter les effets de copinage et donc toute tension au sein des équipes.

Elle a vu des saisons sans équipe, des joueuses partir, des gymnases se fermer... Elle, est toujours là.

« Le torball m’a apporté du bien-être, de la détente et surtout la confiance en soi, ce qui est essentiel pour toute personne déficiente visuelle. »

En septembre, il est prévu d'organisé un tournoi en mémoire de Sophie, ancienne arbitre et directrice technique nationale disparue. Une façon de plus pour Élisabeth de rendre au sport ce qu’il lui a donné.

Aurore, l’entraîneuse, Élisabeth, la présidente : deux portraits, deux façons d’aimer le torball et deux visions de cette discipline qui se rejoignent et qui, ensemble, dessinent les contours d’un sport attachant, fragile et porté à bout de bras par des passionnés qui méritent qu’on s’y attarde.

Article écrit par Adrien avec la contribution d'Élisabeth

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