Entre envie et raison, l'envie l'a emporté et à raison !


Retour sur l'Ultra-Trail Mullerthal Léopard (UTML), 107 km dans la Petite Suisse luxembourgeoise. Entre crépuscule et aube, doutes et certitudes, introspection et rencontres humaines, émerveillement et ravitaillements, ... Tout était réuni pour faire de ce rendez-vous un événement personnel marquant.

11-12 septembre 2026

Luxembourg

UTML

Mi-août. À moins de dix semaines du Marathon des Sables Jordanie, je nageais en pleine incertitude. D'un côté, un pied gauche pas tout à fait rétabli. De l'autre, un rendez-vous avec moi-même que j'attendais depuis octobre 2024 : franchir la barre des 100 km sur une course officielle. Était-ce vraiment raisonnable ? Finalement, l'envie l'emportera, mais pour cela, il m'aura fallu atteindre un niveau de confiance suffisant.

Préparer l'impréparable

Les semaines précédant l'UTML ont été pensées autrement que d'habitude. Pas question de forcer sur la course à pied car le pied ne le permettait pas. L'entraînement s'est donc réorganisé autour du vélo pour maintenir le cardio, du renforcement pour travailler l'endurance musculaire, et des étirements pour préserver la mobilité.

Puis, à un mois de l'échéance, la gêne s'étant estompée, j'ai repris la course à pied avec une stratégie en deux temps : trois semaines de montée en charge progressive jusqu'à atteindre 110 km hebdomadaires, soit la distance de l'UTML, suivies d'une semaine d'affûtage. C'est en voyant mon corps encaisser cette charge sans rechuter que j'ai pris la décision de partir pour le Luxembourg.

Pour autant, les incertitudes restaient nombreuses. La gêne au pied allait-elle se réveiller ? Le renforcement musculaire serait-il suffisant pour tenir dans les montées et les descentes ? Le manque de rythme des derniers mois allait-il peser ? Autant de questions auxquelles seule la course pouvait répondre. J'avais donc deux adversaires sur la ligne de départ : les barrières horaires, et moi-même, avec comme seule promesse : m'arrêter si la douleur devenait un risque réel pour le Marathon des Sables.

Drei… zwei… ein…

Dossard récupéré (n° 4), plat de pâtes avalé, sieste de quelques dizaines de minutes, mon arrivée sur le village de la course en début de soirée m'a permis de m'imprégner de l'ambiance et de me projeter mentalement sur l'épreuve qui m'attendait.

Minuit. L'heure du départ approche et l'appréhension monte. Sous l'arche, je me dis que j'ai peut-être été trop ambitieux, que j'aurais dû partir dans la vague précédente pour avoir plus de marge sur les barrières horaires. Les dernières consignes sont données. Le décompte s'égrène : Drei… zwei… ein… Et en quelques instants, toutes ces incertitudes sont balayées.

Les premiers kilomètres sont légers, prudents. L'objectif est de trouver son rythme tout en restant concentré sur le terrain : pierres, racines, marches se succèdent, et une chute peut vite arriver, surtout de nuit.

La course longe un cours d'eau, traverse des bois denses, passe sur le parvis de châteaux et à travers des communes éclairées sous une nuit étoilée. Malgré l'obscurité, les décors sont déjà là. Mais ce n'est rien comparé à ce qui m'attend sur la deuxième boucle.

Le premier bilan — km 20

Au 20e kilomètre, je fais un premier bilan. Le pied ne fait pas mal à proprement parler, mais des sensations de "chaud", vives et intenses, apparaissent par intermittence, pas au stade de la douleur, mais suffisantes pour entretenir l'appréhension. Un sentiment conforté par les premières douleurs musculaires. Alors, je me dois de reste à l'écoute des moindres signaux que m'envoie mon corps.

Malgré tout, je grappille quelques places, non par volonté, mais parce que certains décrochent ou se trompent de parcours. Je reste toutefois totalement focalisé sur ma propre course.

La rencontre de Christian — km 50

Au 50e kilomètre, premier sérieux coup de mou. C'est là que Christian apparaît, un coureur luxembourgeois rencontré plus tôt sur le parcours, alors que nous avions tous les deux emprunté la mauvaise intersection. Nous allons partager 13 km ensemble, jusqu'à la fin de la première boucle et le retour au point de départ. Course, destinations de voyage, langues, éducation… Les sujets s'enchaînent, et avec eux, les kilomètres passent sans qu'on les voie.

Ce retour à la base est l'occasion de changer de tenue, de troquer la frontale pour le bob, et de refaire le plein d'énergie avant d'attaquer la deuxième boucle. Christian m'a prévenu : la suite est plus technique, plus cassante, avec beaucoup de marches empêchant de trouver un vrai rythme de course.

La deuxième boucle — la plus belle, la plus dure

Il avait raison. La deuxième partie est une épreuve autant physique que psychologique. Il reste encore une trentaine de kilomètres et la vitesse chute considérablement. L'arrivée paraît alors très lointaine.

Pour tenir, il faut se raccrocher à des choses simples : le lever du soleil, les panoramas qui se dévoilent, les passages entre des rochers imposants qui nécessitent parfois d'avancer de profil... En rendant la course ludique, la difficulté passe au second plan et on se laisse surprendre, émerveiller par un tout petit rien.

« J'avais l'impression de devoir sortir mon téléphone à chaque instant pour photographier ce que je voyais. Est-ce un manque de lucidité, ou simplement la beauté véritable de la nature qui s'exprime au grand jour ? »

Peu importe la raison. Plusieurs jours après la course, le ressenti reste le même, bien ancré dans ma mémoire : c'est l'un des plus beaux parcours que j'aie eu l'occasion de courir en trail.

Les ravitaillements sont également essentiels pour garder le cap. Pendant l'effort, ils sont idéalisés et deviennent de véritables havres de paix lorsqu'on les atteint. Les tables dressent des festins où les couleurs et les saveurs se mélangent : charcuteries, fromage à la coupe, raisins, tartines de Nutella, pizzas cuites sur place. Mais cela ne s'arrête pas là car j'emporte avec moi des gels, barres de céréales, compotes salées et sucrées, TUC, bananes... Le temps de quelques heures, je deviens un vrai marché ambulant.

Le moment de bascule — km 90

Deuxième coup de mou au 90e kilomètre. Physiquement ça tient, mais l'envie s'efface et les jambes répondent moins bien. C'est alors qu'un coureur engagé sur l'ultra apparaît devant moi, le premier que j'aperçois depuis le début de la deuxième boucle. Je n'ai aucune envie de le doubler, sachant qu'intérieurement, le dépasser m'obligerait à accélérer. Mais les foulées s'enchaînent et le dépassement devient inévitable. À sa hauteur, je me fixe un nouveau défi : prendre de la distance et ne pas le laisser me rattraper.

Quelque chose se relance, un déclic. Les kilomètres qui suivent s'enchaînent avec une déconcertante fluidité, bien aidé par les randonneurs francophones et germanophones qui m'encouragent à mon passage. L'écart se creuse alors.

L'objectif secret — Moins de 5 km

Au dernier ravitaillement, il reste moins de 5 km. Je réalise qu'un finish en moins de 13 heures est possible, un objectif que j'avais secrètement gardé dans un coin de ma tête. Je poursuis cet ultime effort en visualisant la ligne d'arrivée. Tout passe alors au second plan : les douleurs, la fatigue, les gens autour de moi. Une seule obsession anime : terminer.

J'arrive au dernier virage. Le speaker annonce mon nom. Je franchis la ligne d'arrivée, le regard vers le ciel, pensant à ceux qui ne sont plus là mais qui m'ont pourtant aidé à tenir.

107 km

la distance réalisée

2 800 m

de dénivelé

12h 48min

le temps total

9e place

sur 132 finishers

C'est désormais chose faite. Je suis finisher d'une course de plus de 100 km. Un résultat inespéré il y a encore quelques semaines...

Une organisation familiale, un parcours d'exception, des bénévoles aux petits soins, des rencontres humaines, des amis retrouvés, une belle ferveur. Merci l'UTML pour se moment hors du temps.

Et en plus de tous ses souvenirs engrangés, je repars du Luxembourg avec de belles certitudes pour la Jordanie : le corps répond présent !

Article écrit par Adrien

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