La plus belle et la pire des courses...


Le 5 juillet dernier se tenait le Restonica Trail, une course de 69 km et 4 000 m de dénivelé positif au cœur des montagnes corses, dans les alentours de Corte, sur une portion du mythique GR20. Un parcours de haute volée, autant pour les jambes que pour les yeux. Et pour ma première participation, les choses ne se sont pas déroulées tout à fait comme prévu…

UNE PRÉPARATION INCERTAINE...

Un mois après mon premier podium sur le Trail des 3 Rivières, la satisfaction cède peu à peu à une gêne persistante sur le côté extérieur du genou droit. Diagnostic : une tendinite du fascia lata, plus connue sous le nom de "syndrome de l’essuie-glace". Une blessure fréquente chez les coureurs de longue distance, qui rend chaque appui de plus en plus douloureux à mesure que les kilomètres défilent.

Les quatre semaines de préparation qui précèdent le Restonica Trail sont réduites à peau de chagrin : quelques sorties à la volée d'à peine moins de 10 km, en alternant marche et course.


En raison d'un entrainement tronqué et d'une douleur toujours présente, un certain doute s'installe... Prendre le départ d'une telle course ne s'avère pas raisonnable. Toutefois, mon envie inconditionnelle de me lancer de nouveaux défis, d'aller au bout des choses, de découvrir les paysages corses, de vivre cette aventure, ... finit par l’emporter.

UNE ARRIVÉE EN CORSE MOUVEMENTÉE

L’avant-course n’a rien de reposant. Les grèves des contrôleurs aériens perturbent considérablement le trafic. Par chance, mon vol pour Bastia est maintenu, avec du retard, certes, mais suffisamment en avance pour récupérer mon dossard.

Autre subtilité, n’ayant pas pris de bagage en soute, j'ai envoyé, avant mon départ, un colis contenant une partie de mon matériel de course, notamment les bâtons et les produits énergétiques. Malheureusement, ce dernier n'arrivera pas à temps, m'obligeant à composer avec les équipements à ma possession, des prêts et quelques achats express sur place.

Le dossard en poche et un sac "reconstitué", je suis prêt à en découdre… enfin, plus ou moins.

LE JOUR J, ENTRE EXCITATION ET INCERTITUDE

Le réveil sonne à 2h30. Chaque participant découvre le nouveau parcours modifié en raison des fortes chaleurs et des risques d'orages. La course est alors raccourcie et le dénivelé positif moins important. Une réduction bienvenue au regard de mon état physique, mais le défi reste conséquent.

Départ à 4h30, dans l’obscurité, je m'élance dans les rues silencieuses de Corte, guidé par les fumigènes rouges et un millier de lampes frontales.


La première montée est brutale : 1 200 m de dénivelé positif en 7 km. Concentré sur ma course et mes ressentis, je grimpe sans réfléchir, au rythme des coureurs qui me précèdent et me succèdent. Néanmoins, je prends quelques instants pour m'émerveiller de ce qui m'entoure. Le lever de soleil au sommet, l’Arcu di u Scandulaghju dans la lumière du matin, la vue sur les crêtes corses, ... C’est exactement pour ces moments de contemplation que je me suis inscrit à cette course.

LE CORPS PARLE, LE MENTAL S'ACCROCHE

La douleur au genou se manifeste tôt, bien plus tôt que je ne l'imaginais. Je m'interroge alors sérieusement sur ma faculté à poursuivre. Le souvenir de mon oncle levé au aurore pour m'accompagner et m'encourager me convainc : “Je ne peux pas abandonner maintenant !”

La suite du parcours est roulante, modulo quelques portions techniques. Le plat sollicitant bien moins le genou, je suis en capacité de retrouver un rythme qui me sied tout en profitant de la vue plongeante sur les versants des montagnes environnantes.

À partir du 20e km, la course prend une nouvelle tournure... La verticalité de certaines montés provoquent des séries de crampes aux mollets et l'accentuation de la douleur au genou. Tant bien que mal, j'atteins le troisième ravitaillement (26e km) avec plus de 3h d'avance sur la barrière horaire. Je prends alors mon temps. Tuc, charcuteries et fromages corses, compote, coca, ... Tout y passe. Le sourire est de retour, la motivation également.

La reprise comprend un passage autour du Lac de Nino, une portion plate, peu accidentée qui me permet de gérer la douleur et le chronomètre en alternant course et marche.

Passé le 31e km, la course bascule totalement. La douleur est désormais continue, rendant impossible l'action même de courir. Impuissant, j'accepte de poursuivre en marchant, mais étonnamment, le mental est toujours au plus haut, porté par l'émerveillement constant.

Après une ultime ascension de plusieurs centaines de mètre, je parviens au dernier ravitaillement dans les temps. Les bénévoles m’annoncent : “Encore 13,2 km de descente avant l'arrivée”. Pour beaucoup, cette annonce serait une bonne nouvelle, mais pour moi, c’est le début d’un long calvaire.

UNE DESCENTE INTERMINABLE

Avant même d'initier la descente, j'ai conscience qu'un combat avec moi-même est sur le point de commencer. N'ayant plus de pression temporelle, je décide d'aborder la descente lentement et avec beaucoup de prudence en compensant chacun de mes pas à l'aide des bâtons. Je passe alors par toutes les émotions : la confiance, l'impatience, la colère, la tristesse, ... L'ego prend un sérieux coup. Je n'ai alors qu'un seul souhait, rentrer chez moi...

Il me faudra près de 4 heures pour rejoindre Corte. Dans un ultime effort, porté par les encouragements des passants et des spectateurs, je franchis la ligne d'arrivée en courant, les larmes aux yeux et tellement soulagé de retrouver mon oncle.

CE QUE J'EN RETIENS

Je suis passé par tellement d’émotions qu’il serait difficile de tout retranscrire ici. Euphorie, doute, découragement, soulagement, ... Le Restonica Trail a été une vrai épreuve physique et mentale.

Mais au cœur de cette traversée, j’ai appris. Appris à composer avec mes limites, à écouter davantage mon corps, à revoir mes façons d’aborder une saison. Mon ego a pris un coup. Passer d’un podium à un sentiment d’impuissance en l'espace d'un mois, ça bouscule. Mais il faut parfois ce genre de désillusion pour se recentrer sur l’essentiel.

Le sport, à mon échelle, reste d’abord un plaisir. Certes, je cherche le dépassement, le frisson du défi, mais il ne doit jamais effacer tout le reste. Le goût de l’effort, oui, mais pas à n’importe quel prix.


Enfin, j’ai redécouvert ce qui m’attire dans ce type d’aventure : la solidarité entre coureurs, la bienveillance des bénévoles, les regards échangés sans mot dans les portions difficiles.
Ce que je cherche, au fond, dans le trail comme dans le Marathon des Sables, c’est cette dimension humaine presque familiale, où l’on court ensemble bien plus que les uns contre les autres..

Article écrit par Adrien

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