Dimanche 12 octobre, j’ai pris le départ des 10 km de Reims, les yeux bandés, relié à Jules (mon guide). Une idée qui, sur le papier, frôle la folie. Mais derrière ce défi sportif symbolique, il y avait une volonté de sensibiliser à l’inclusion, à la déficience visuelle et, plus largement, aux handicaps rares. Une manière concrète de donner corps au projet et d'y développer davantage la dimension humaine.
LA COURSE À PIED SOUS UN AUTRE ANGLE
Avant de se lancer dans un tel défi, il fallait comprendre ce qu'implique de courir sans la vue, un apprentissage aussi technique qu’émotionnel.
Deux séances ont été nécessaires pour appréhender les difficultés et créer des automatismes :
la première sur terrain plat et en ligne droite pour apprivoiser la sensation d’aveuglement et se rassurer sur la faisabilité du défi,
la seconde en environnement urbain pour apprendre à anticiper les changements de direction et faire face aux difficultés d’une course en pleine ville (ronds-points, trottoirs, ralentisseurs, bruits de circulation, etc.).
Très vite, j’ai réalisé à quel point tout repose sur une communication et un confiance totale envers son guide. Quant au lien, il n'est pas qu'une simple corde mais un vrai moyen de communication. Chaque mot, chaque inflexion de voix et chaque geste devient d’une importante capital pour ajuster son rythme et corriger sa trajectoire. Sans la vision, on ne décide plus seul, on est contraint de lâcher prise et de s'en remettre entièrement à son accompagnant.
Et puis, il y a ce doute, omniprésent. Cette peur de tomber, de heurter quelqu’un, de ne pas “voir venir” un obstacle ou un danger, etc. Une appréhension qui s’efface peu à peu au fils des pas, mais pouvant resurgir à la moindre « sortie de route ». Dans le cas échéant, une sensation de blocage physique et mental parcours l'entièreté du corps, rendant impossible le simple fait de courir.
À travers ces deux situations, j’ai compris ce que représente la perte de la vue et l’effort nécessaire pour continuer à avancer malgré tout.
UN DÉPART À TOUTE VITESSE... ENFIN PRESQUE
Le jour J, l’excitation était bien là, mais nuancée par une pointe d’appréhension. Le risque de chute dans la cohue du départ restait la plus grande crainte. Pour s’élancer calmement et sereinement, nous avons choisi de nous placer à la fin de notre sas de départ.
Puis, le compte à rebours a été lancé... 3... 2... 1... Nous voilà partis… Enfin presque… Les premières secondes sont chaotiques. Les pas sont hésitants, la trajectoire est sinueuse et le manque de repères m’empêche de courir à mon rythme habituel. Après quelques mètres, la concentration prend le dessus, la confiance s’installe et la foulée se fluidifie. Nous voilà réellement partis !
LA RENAISSANCE DES SENS
Privé de la vue, le corps s’adapte. Chaque sens devient plus vif, plus présent.
Le sol parle à travers ses textures : le bitume lisse, les pavés irréguliers, le dévers d’un passage sous un pont, etc.
Les odeurs émanant des restaurants près de la cathédrale s’imposent avec une force nouvelle.
Et surtout, les sons. Le bruit des pas et de la respiration des coureurs, les applaudissements, les voix des spectateurs, le passage d’une voiture ou d’une trottinette électrique, etc. J’avais l’impression que tout se déroulait à quelques centimètres de moi. Ainsi, contrairement à d'habitude, je prêtais attention à chacun des sons perçus et les interprétais pour me rassurer ou, au contraire, m’alerter.
Courir sans la vue est une expérience à la fois fascinante et déroutante. Malgré le sentiment de vulnérabilité, on avance à l’aveugle sans se soucier de ce qui se passe devant soi avec la certitude qu'en cas de danger, notre guide agira.
UNE AVENTURE À DEUX
Au-delà de la performance sportive, cette expérience a été avant tout un moment de partage profondément humain.
Avec Jules, la symbiose a été naturelle. Malgré le peu d’entraînements, tout s’est fait avec fluidité. Il ajustait l’allure, anticipait les dangers, prévenait les autres coureurs, tout en m’indiquant chaque virage, chaque obstacle, chaque relief. Mais surtout, il transmettait une énergie rassurante, une présence constante, le tout en gérant son propre effort. Une véritable prouesse !
L'ECHO DES SPECTATEURS
Sur le parcours, les réactions ont été instantanées et ont dépassé toutes mes espérances.
Les enfants s'interrogeaient :
« Pourquoi il court avec un masque ? »
« Pourquoi sont-ils attachés ? »
Ces simples questions témoignent de la réussite de notre action de sensibilisation : susciter la curiosité des plus jeunes, instaurer un dialogue avec l'accompagnant, puis éveiller une réflexion sur la différence.
Chez les adultes, c’était plutôt de l’admiration et de la surprise. Les encouragements ont été incroyables, presque assourdissants, comme une vague d’énergie qui nous portait vers l’arrivée. Le temps d'un instant, j’ai eu la sensation d’être dans un couloir de bruit et de chaleur humaine, comme le vive les cyclistes dans l’ascension d’un col du Tour de France. Mais non préparé à cela, ces moments sont déstabilisants. Tout se mélange.
D'abord, l'abstraction pour rester concentré sur sa course.
Puis, l'étonnement et la joie en se disant : "C'est dingue ce que nous sommes en train de vivre".
Ensuite, viennent les larmes tant le moment est puissant.
Et enfin, l'incompréhension en se demandant : "Qu'est-ce que j'ai fait de plus que les autres, tout aussi méritant, pour avoir une telle ovation ?".
L'APRÈS-COURSE
Nous avons franchi la ligne d'arrivée en 52 minutes et 52 secondes, un résultat là aussi bien au-delà de nos espérances. Mais le chronomètre est une satisfaction secondaire. Ce qui restera, c’est cette expérience sensorielle et humaine, unique, ce mélange de vulnérabilité et de puissance, cette fierté d’avoir mené à bien une idée jugée « folle » mais sincère et belle.
Un jour, j’aimerais revivre cette expérience, mais en occupant le rôle guide, pour comprendre à mon tour ce que c’est que d’être la voix, la boussole, le repère de quelqu’un d’autre.
POUR CONCLURE
Ce genre d'aventure marque profondément ceux qui la vive et scelle un "lien" qu’aucune autre course ne peut créer. Elle matérialise la confiance, la solidarité et l'humilité. Mais surtout, elle est la preuve que le sport est un formidable outil d'inclusion.
Article écrit par Adrien avec la contribution de Jules
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